Au Maroc, derrière les stades rénovés, les pelouses parfaites et les campagnes de communication autour de la Coupe d’Afrique des nations et de la future Coupe du monde, une autre réalité glace le sang. Des milliers de chiens errants sont abattus, empoisonnés, invisibles pour le public mais bien réels pour ceux qui les croisent chaque jour. À cinq ans de 2026, une question dérange : jusqu’où un pays doit-il aller pour paraître « présentable » aux yeux du monde ?
Des rues « propres » pour le foot, mais à quel prix ?
Officiellement, il s’agit de sécurité et de santé publique. Officieusement, beaucoup parlent d’une obsession : montrer des villes « propres », sans chiens qui traînent, pour les caméras internationales et les supporters de passage.
Des ONG comme la Coalition animale internationale accusent les autorités d’éliminer jusqu’à 300 000 chiens par an. Un chiffre difficile à vérifier, mais appuyé par des témoignages, des vidéos et même des documents administratifs évoquant l’achat de cartouches pour fusillades de chiens.
Les opérations ont souvent lieu la nuit ou tôt le matin. On tire, on empoisonne à la strychnine, on ramasse les corps. Le lendemain, la place est vide. Propre, au sens le plus brutal du terme.
Entre peur, rage et violence quotidienne
Il faut aussi entendre l’autre réalité, celle des morsures et de la rage. Chaque année, environ 100 000 personnes au Maroc seraient mordues ou griffées par des chiens errants. En 2024, les autorités ont recensé 33 cas de rage mortelle.
Ces chiffres nourrissent la peur. Parents inquiets, enfants effrayés, joggeurs sur le qui-vive. Le drame du jeune footballeur Yousri Khachroub, mort en fuyant des chiens dont il avait la phobie, a profondément choqué le pays.
Mais là encore, une autre voix s’élève : celle de personnes comme Ikram, qui rappellent que la violence vient souvent des humains. Les chiens sont caillassés, frappés, chassés. Un chien qui souffre finit par se défendre. Et les enfants grandissent en pensant que maltraiter un animal est normal.
Pourquoi y a-t-il autant de chiens errants ?
Pour comprendre le problème, il faut remonter à la source. Au Maroc, comme dans beaucoup de pays, il y a trois grands facteurs :
- Abandons massifs : des chiots offerts, achetés, puis laissés à la rue quand ils grandissent ou deviennent gênants.
- Absence de stérilisation : très peu de campagnes publiques, et des coûts trop élevés pour la majorité des familles.
- Aucune gestion durable pendant des décennies : on tue, mais on ne contrôle pas la reproduction. Résultat, le cycle recommence sans fin.
On estime qu’il y aurait plusieurs millions de chiens errants sur le territoire. Dans les grandes villes, ce sont souvent les chats qu’on voit en premier, mais les chiens restent très présents, surtout en périphérie et dans les zones moins touristiques.
TNVR : la solution qui pourrait tout changer
Face à ces massacres, des associations défendent un autre modèle, appelé TNVR : Trap, Neuter, Vaccinate, Return. En français : Capturer, Stériliser, Vacciner, Relâcher.
Le principe est simple à comprendre :
- On capture le chien dans la rue, de manière douce.
- On le stérilise pour stopper la reproduction.
- On le vaccine, notamment contre la rage.
- On le relâche sur son territoire d’origine, marqué et suivi.
Pourquoi le relâcher ? Parce qu’un chien stérilisé, vacciné et habitué à un lieu empêche souvent d’autres chiens non contrôlés d’arriver. Petit à petit, la population baisse. Le risque de morsure et de rage aussi. C’est ce que recommandent aujourd’hui l’OMS et de nombreuses organisations internationales.
Une convention nationale… presque invisible sur le terrain
En 2019, le Maroc a pourtant semblé changer de cap. Une convention nationale est signée entre le ministère de l’Intérieur, celui de la Santé, l’ONSSA et l’Ordre des vétérinaires. Objectif affiché : appliquer le TNVR partout dans le pays et sortir de la logique d’abattage.
Sur le papier, c’est une petite révolution. Dans les faits, selon des acteurs de terrain, la convention est très peu respectée. Les tueries continuent dans de nombreuses communes. Les collectivités manquent de moyens, de volonté ou de contrôle. Et les associations peinent à suivre.
Pourtant, l’argument est simple : « Les tueries ne pourront jamais apporter une solution durable. » Tant que les chiens ne sont pas stérilisés, ils se reproduisent. On tue 100, le mois suivant 100 autres naissent. C’est une politique coûteuse, cruelle, et inefficace à long terme.
Des dispensaires modèles… et des scandales
Pour montrer ses efforts, le pays met en avant de nouveaux dispensaires vétérinaires régionaux. Le centre d’Al-Arjate, près de Rabat, est présenté comme un exemple : technologie moderne, protocole TNVR, vision « bien-être animal ».
Mais en 2023, des vidéos tournées dans ce même centre créent l’horreur : chiens morts dans les cages, autres affamés dévorant des cadavres pour survivre. Les images sont insoutenables. L’association qui gère le lieu assure avoir pris la direction après ces faits. Pourtant, la confiance est brisée.
Officiellement, le Maroc affirme avoir interdit l’abattage des chiens depuis août 2024. Sur le terrain, des témoins parlent encore de fusillades et d’empoisonnements. Les autorités évoquent des « cas isolés » ou des « anciennes vidéos ». Difficile de démêler communication et réalité.
Coupe du monde 2030 : image internationale contre éthique animale
En coorganisant la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, le Maroc se place au centre de la planète football. Stades neufs, routes, hôtels, promotion touristique. Tout est pensé pour séduire le monde entier.
Mais cette exposition mondiale a un revers. Les organisations de défense animale surveillent de près ce qui se passe avant ces grands événements. Brigitte Bardot a déjà interpellé la FIFA, demandant la disqualification du Maroc tant que les « tueries » ne sont pas officiellement arrêtées et contrôlées.
Pour l’instant, les autorités répètent qu’elles respectent le bien-être animal. Sur les réseaux sociaux, les activistes publient des vidéos d’abattages. Deux récits s’affrontent, et la Coupe du monde pourrait forcer le pays à choisir clairement son camp.
Un projet de loi qui criminalise… la compassion
Comme si la situation n’était pas assez tendue, un projet de loi, le 19.25, a mis le feu aux poudres parmi les défenseurs des animaux. L’article 5 prévoit purement et simplement qu’il est interdit de nourrir, héberger ou soigner un animal errant.
Autrement dit, la dame qui laisse une gamelle d’eau devant chez elle, le jeune qui soigne une blessure, la bénévole qui nourrit une petite meute stérilisée, tous pourraient être sanctionnés. Les amendes pourraient atteindre 3000 dirhams, soit environ 280 euros. Une somme énorme pour beaucoup de Marocains.
Pour les associations, ce texte va à l’encontre du bon sens. D’un côté, on parle de TNVR, donc de capture douce et de respect. De l’autre, on punit ceux qui essaient simplement d’éviter la souffrance immédiate des animaux dans la rue.
Et maintenant, que peut-il se passer ?
Le Maroc se trouve à un tournant. Continuer sur la voie de l’abattage de masse, au risque de ternir durablement son image, ou investir réellement dans une politique TNVR transparente, contrôlée, et accompagnée d’une vraie sensibilisation du public.
Car le problème n’est pas seulement technique. C’est aussi une question de culture et de regard sur l’animal. Apprendre aux enfants qu’un chien n’est pas un objet ni un ennemi. Former les municipalités à gérer sans violence. Impliquer les citoyens au lieu de les menacer d’amende.
À cinq ans de la Coupe du monde, le temps passe vite. Derrière les grandes affiches et les slogans, il y a ces animaux que l’on ne voit pas à la télévision. La manière dont un pays traite ses plus vulnérables, humains ou non, en dit souvent plus long que n’importe quel discours officiel.
La question qui reste en suspens est simple, mais lourde de sens : dans l’histoire que le Maroc veut raconter au monde en 2030, quelle place va-t-il laisser au meilleur ami de l’homme ?










